RIDHA MAAMRI, 33 ans, est journaliste à La Presse, journal francophone officiel du gouvernement sous le régime de Ben Ali.

Depuis quand travaillez vous à La Presse ?
J’ai une formation dans un institut de gestion puis j’ai été diplômé en master supérieur de commerce. Ensuite je suis devenu journaliste spécialisé en économie.
Je travaille depuis deux ans à La Presse. J’ai passé la majorité de la première année de stage au service économie puis nation et parfois au service société. Aujourd’hui, je suis affecté au service économie.
Comment exerciez vous votre métier de journaliste sous l’aire de Ben Ali ?
Sous Ben Ali, La Presse était l’exemple typique d’un média dirigé.
Il vantait toutes les stratégies, les orientation et toutes les politique du gouvernement de Ben Ali. La Presse a été un outil incontournable pour embellir toutes les mesures politiques, les débats ou les stratégies du pays.
Dans mon domaine, le travail principal était de présenter l’avancement de certains projets, les inaugurations des institutions économiques, les initiatives tunisiennes à l’échelle nationale et internationale. Nous devions accentuer nos articles sur le côté positif de tous ces projets.
Aujourd’hui, nous pouvons avoir un oeil critique face aux événements, avec plus de marge pour critiquer, dévoiler les défauts, ou encore donné un avis personnel sur une initiative précise. Cela n’était pas permis auparavant.
Nous travaillons à présent sous une forme collégiale.
Avant de réaliser un reportage ou une enquête, nous discutons entre collèges et nous échangeons nos points de vue. Cette marge de manœuvre n’était pas possible avant le 14 janvier.
Quelles sont les difficultés à laquelles vous faite face aujourd’hui ?
Pendant la dictature, en tant que journaliste, nous n’avons pas pu développer toutes les qualités requises pour être un bon journaliste.
Maintenant, la bonne volonté est partagée par tous pour aller de l’avant et se faire une place sur la scène médiatique tunisienne. Cependant, je sens qu’il me manque parfois des réflexes de bons journalistes.
L’exemple du choix des sujets est pertinent.
Il y a tellement de sujets que je ne sais pas quelle thématique choisir. Parfois, je me fis à des pratique anciennes, notamment autour des sujets en rapport avec le gouvernement. Nous avons toujours travaillé autour de cette thématique et il faudra du temps pour dépasser ces réflexes.
Nous étions connectés seulement avec le gouvernement et non avec le terrain, Aujourd’hui, nous sommes déterminés à changer le profil de notre journal qui a beaucoup souffert , mais nous n’avons pas encore les outils nécessaires pour réaliser ces objectifs là.
Comment vous concertez vous dans les bureaux pour faire évoluer le journal ?
Dès les premier jours du départ de Ben Ali, les 16, 17 et 18 janvier, le changement à eu lieu. Les décideurs ont changé d’une manière remarquable.
Tout le monde a décidé de redonner les couleurs de ce grand journal qui a été crée il y a longtemps.
Un conseil de rédaction est en projet avec avis favorable de la part du PDG. L’idée de ce conseil est déjà accepté.
Pensez vous que La Presse à un rôle important à jouer dans le domaine des médias en Tunisie ?
La Presse a une longueur d’avance sur les autres médias.
C’était un média du gouvernement. Aujourd’hui, elle se transforme en média publique. C’est un service publique et l’avantage est que nous ne pouvons pas être facilement manipuler par les annonceurs ou les actionnaires du journal. Nous sommes un peu à l’abri de ses pressions à laquelles les autres journaux devront faire face.
La liberté de la presse sera certainement mentionnée dans la nouvelle constitution. Nous auront à la fois la protection du gouvernement en tant que média publique et nous développerons de plus en plus un journalisme de proximité. C’est à nous, journalistes, de développer ce qui intéressent les citoyens, d’aller sur le terrain et ce, dans toute la Tunisie.
Aujourd’hui, l’Etat ne peut interférer dans la ligne éditoriale de La Presse. les journalistes s’y opposeront.
Il y a des mesures du Premier Ministère pour garantir cette indépendance. Les seules interférences qui existent aujourd’hui sont en faveur de la liberté de la presse.
Rachid Ghannouchi, leader du parti islamiste Ennahda, a annoncé sur la radio Express FM que l’utilisation courante du français chez les Tunisiens représente un danger pour l’identité arabe de ces derniers. Peut-il y avoir des pressions autour de la presse francophone?
Dans le paysage médiatique tunisien, la majorité est une presse arabophone mais le lectorat francophone est tout de même très étendu.
Presque tout le monde, avec différents profils, lit la presse francophone.
Il en est de même pour les sites de presse électroniques.
La question de la francophonie et de l’arabophone est un faux débat. Nous avons les deux langues en Tunisie. Le même jour, Les tunisiens lisent un journal en langue arabe et un autre en langue française. Puis ils vont sur les sites francophones et arabophones. Et ils finissent par les médias sociaux comme Facebook.
Comment se portent les ventes de tirages de La Presse aujourd’hui ?
Juste après la Révolution de janvier, nous avions des tirages loin du rythme normal. Cela s’explique principalement par plusieurs éléments exogènes au journal, dont la mise en place du couvre-feux.
Depuis plusieurs mois La Presse est une sur une courbe ascendante. Elle peut même dépasser parfois, selon l’actualité, la moyenne qu’elle réalisait auparavant.
Qu’ espérez-vous pour la Tunisie de demain?
je souhaite la stabilité, puis, par la suite, la prospérité.
Je veux voir un état de droit en Tunisie avec une société civile dynamique, des représentants fiables, élus, et non pas nommés.
Je veux voir aussi une presse agressive, que ce soit La Presse ou d’autres journaux.
Je souhaite aussi que les médias citoyens se développent.
Je veux voir toute cette mosaïque de médias en Tunisie car nous avons les compétences en Tunisie.
Avant, nous avons manqué de volonté politique mais aujourd’hui la volonté est présente et j’espère que dans deux ou trois années, nous trouverons un pays avec tous ces ingrédients.
